La grande idée qui se cache derrière les réseaux sociaux provient encore une fois d’une inversion des processus. On a affaire à une approche centrée sur les personnes (user-centric) et non sur les applications permettant de produire les différentes données (textes via les blogs, photos sur Flickr, vidéos sur YouTube, etc.). Plutôt que d’indiquer à nos contacts les nombreux flux RSS représentant notre “vie numérique”, on va leur indiquer une seule adresse (notre OpenID) à partir de laquelle ils pourront accéder à toutes les données que l’on partage. Mieux, ils pourront nous ajouter à leur liste de contacts afin de recevoir automatiquement nos nouvelles données (nos “lifestreams”). Si on doit établir un parallèle avec un outil existant, ajouter un flux RSS dans un agrégateur tel que Google Reader revient à ajouter un ami dans notre réseau social. Mais la différence est de taille, cette nouvelle approche simplifie beaucoup les choses tout en apportant un certain nombre de nouvelles possibilités passionnantes. Il suffit de regarder Facebook ou autres outils de “lifestreaming” pour commencer à s’en convaincre. Pourtant, on n’a encore rien vu, il est possible de prendre n’importe quelle application (homepage, blog, forum, mail, newsgroup, chat,…) pour la réinventer, en imaginant une interface totalement nouvelle, dans la logique des réseaux sociaux, centrées sur les personnes et non sur les outils. Et ça peut tout changer, ce n’est pas qu’une question d’interface, ça apporte des horizons inattendus, il y a des nouveaux paradigmes à inventer.
À la base du réseau social on a donc des personnes. Celles-ci peuvent être représentées par des OpenID, le temps où on devait créer autant de comptes que de sites web est terminé. On crée un compte quelque part, chez un fournisseur OpenID, et on s’en sert partout. Ensuite, il y a des relations entre les personnes, autrement dit, le réseau social. Le terme peut paraître bien savant mais il recouvre en réalité une idée fort simple. Il suffit d’imaginer un bon vieux carnet d’adresses dans lequel on consigne l’ensemble de nos contacts. Quels sont-ils ces contacts ? Il y a la famille bien sûr, les amis proches ou de simples connaissances. Mais il peut aussi y avoir le plombier, le garagiste, les collègues du club sportif, les collègues de travail, etc. Enfin, on peut être amené à ajouter des personnes qui ne nous connaissent pas mais dont on souhaite suivre la lifestream publique : artistes, scientifiques, journalistes, blogueurs, politiques, syndicalistes, prêtres, philosophes, amateurs éclairés…
Dans le réseau social, les personnes partagent toutes sortes d’objets (textes, photos, vidéos, etc.). Ensuite, ces objets peuvent se propager d’un réseau à un autre, un peu à la manière du bouche à oreille. D’un clic, on a la possibilité de propager n’importe quelle donnée (qu’on en soit l’auteur ou non) à toute ou partie de nos contacts qui peuvent, à leur tour, la rediffuser. C’est ainsi qu’une information va pouvoir se multiplier afin de toucher un grand nombre de personnes dans un processus viral. 1) Je reçois (ou je crée) une information que je souhaite communiquer à mes amis, je clique donc sur “Propager”. 2) Mes amis reçoivent l’info et peuvent également la propager s’ils le souhaitent. 3) Les amis de mes amis reçoivent l’info à leur tour alors que parmi eux il y a des gens qui ne me connaissent même pas. Si l’info les intéresse, ils vont pouvoir se demander “Qui est ce mec ?”, jeter un oeil à ma lifestream publique et éventuellement m’ajouter à leur liste de contacts. Boom (© Steve Jobs) ! J’ai étendu mon réseau social, je me suis fait de nouveaux amis !
La fonction “Propager” semble essentielle car c’est souvent ainsi que l’information circule, que ce soit sur le web ou dans le monde réel. Aujourd’hui, quand j’envoie un lien à un ami je ne fais pas autre chose, les blogs se citent les uns les autres, les pétitions par e-mail (ou histoires drôles) se propagent de personne en personne grâce à la fonction “Faire suivre”, etc. On a là un système de communication totalement décentralisé, l’information ne nous parvient plus seulement depuis quelques gros médias, elle peut survenir de n’importe où. Chacun, petit ou grand, ayant le potentiel de produire un buzz planétaire grâce à un clic et quelques amis relayant l’information.
Malheureusement, cette fonction “Propager”, si importante soit-elle, est absente (ou mal implémentée) dans presque tous les réseaux sociaux existants. Utilisez-vous souvent la fonction “Share” de Facebook ? Ne peut-on pas estimer qu’il est aussi important de propager une information que de la consulter ? La propagation est une fonction de base, un mécanisme naturel.
Finalement, le réseau social que j’ai à l’esprit s’appuie sur deux grandes idées. 1) Permettre une décentralisation maximale, on aura un réseau social commun à toutes les applications et celles-ci seront externes, non piégées comme c’est le cas aujourd’hui, à l’intérieur d’une plate-forme unique comme Facebook. 2) Mettre en place une infrastracture permettant une approche centrée à la fois sur les personnes (user-centric) et sur les objets (object-centric). J’ai indiqué précédement la fonction “Propager” qui est applicable à tout type d’objets mais on peut imaginer de nombreuses autres fonctions : ajouter des tags, commenter, voter, traduire dans une autre langue, sous-titrer, résumer, créer un objet dérivé, indiquer un objet relié, bannir, signaler (comme illégal, spam, etc.), dédoublonner, modifier (Wiki), marquer comme “à voir plus tard”, acheter, faire un don…
En résumé, on a des gens qui s’échangent des objets disposant chacun d’un certain nombre de fonctionnalités plus ou moins génériques. Le tout devrait être totalement décentralisable, les objets pouvant être hébergés n’importe où (même chez soi, à la maison) et les fonctionnalités être prises en charge par des acteurs multiples. Par exemple, il pourrait y avoir plusieurs services pour gérer les commentaires, plusieurs services permettant de gérer les achats, les votes, les traductions, etc. Mais le tout serait parfaitement compatible et donc interchangeable. Par exemple, si la fonction “commentaire” de Blogger.com ne me satisfait pas, j’aurai la possibilité d’utiliser un autre service permettant de faire plus ou moins la même chose mais avec une approche me convenant d’avantage. Autrement dit, on sera en mesure de construire nos propres applications en assemblant les différents services qui les composent. Dans le cadre du web sémantique, cela revient à standardiser les fonctions (les API) en plus des données. On pourrait appeler cela le “Web Orienté Objet”. Mais c’est un autre sujet qui fera l’objet d’un prochain billet. Un nouveau monde s’ouvre à nous, un monde unificateur où tout peut converger d’une façon magnifique.
8 commentaires
Très intéressantes ces diverses pistes pour propager l’information et inventer de nouveaux paradigmes dans le domaine des réseaux sociaux. Et il est en effet important de souligner que les utilisateurs ne veulent plus être enfermés dans des plate-formes propriétaires comme MySpace ou Facebook. Mais comment ne pas tomber dans les même pièges ? Comment faire converger tous les sites existants ?
Il reste à 1) créer la technologie permettant cela et 2) faire en sorte qu’un nombre suffisant d’acteurs du web l’adoptent. Concernant la technologie je ne me fais pas trop de souci. En revanche, le second point est plus délicat, j’ai bien une piste mais elle me paraît un peu folle et il faudrait que j’y réfléchisse un peu plus avant d’en parler. En gros, mon idée consiste à partager une base de données traditionnelle (MySQL par exemple) entre plusieurs acteurs, cela aussi bien en lecture qu’en écriture, les acteurs mettant en commun leurs modèles de données (ActiveRecord). Ainsi, plusieurs applications indépendantes mais néanmoins reliées pourront se développer. Mais il faut considérer cela comme une étape transitoire, un échafaudage (bootstrapping), un moyen d’avancer sur des applications très concrètes dès maintenant. Des applications qui serviront de “nourriture” au développement de la technologie permettant à chaque acteur de retirer ses données de la base centrale à plus ou moins brève échéance. Encore une fois, j’essaye de renverser les processus, je fais le contraire de Google si vous voulez : au lieu de chercher la centralisation en achetant des startups à tout va, je pars d’un système centralisé au départ (base de données commune) pour créer les conditions qui permettront la décentralisation, la scission, un éclatement où chaque acteur pourra obtenir son autonomie.
C’est vraiment une idée très intéressante à laquelle j’adhère complètement.
Sans allez aussi loin, si l’on pouvait déjà voir le principe de l’Open ID voir le jour de façon concrète et répondu, ce serait déjà un grand pas en avant.
il s’agit tout simplement d’une plafeforme level4 . Un datastore RDF accessible depuis une api utilisé par les programmes que l’utilisateur peut installer disposant d’une couche p2p …
Un facebook en ouvert en fait !
@Antoine: Malheureusement, je crains que cela soit un peu plus compliqué… Le RDF n’est pas suffisant car pour faire ce que j’ai en tête il faut vraiment arriver à “encapsuler” données et traitements dans des objets. Mais je ne voudrais pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuer, ma réflexion autour du “Web Orienté Objet” vient à peine de commencer, j’entrevois quelques possibilités intéressantes mais ça ne signifie pas que je suis sur la bonne voie. Suite au prochain numéro donc.
Fort intéressant. Je ne suis pas sûr quant à la standardisation : quitte à customiser des API autant en avoir le plus possible et éventuellement que je puisse aussi les concevoir. Dès qu’il s’agit de standardiser la complexité, la grosse Berta est en branle. Trop compliqué pour être efficace. On redescend ainsi d’un niveau d’abstraction vers des choses + aisées à réaliser.
@swimmer21 : Google va peut-être apporter un premier élément de réponse à ta question : http://fr.techcrunch.com/2007/10/31/google-lance-jeudi-opensocial-premiers-details/ (ou beaucoup plus intéressant mais en anglais : http://blog.pmarca.com/2007/10/open-social-a-n.html).
Le concept d’objet ouvre des pistes de réflexions vraiment intéressantes. Je ne peux m’empécher de me demander si les mêmes usages ne peuvent être obtenu avec une bien plus grande économie de moyens techniques. Dit autrement: le différentiel d’utilité -pour l’utilisateur final- ne correspond il pas simplement à une évolution des outils actuels?
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