Je pars du constat que les livres n’ont pas tellement changé depuis leur création il y a plusieurs siècles et je crois qu’on peut aujourd’hui créer un nouvel outil capable de durer aussi longtemps. Mais qu’on se le dise, cet outil n’est pas le web actuel, je pense qu’il faut oublier l’existant pour créer quelque chose de totalement nouveau qui prendra en compte à la fois les moyens de communication passés tels que les livres, les journaux, le téléphone, la radio ou la télévision, mais également les nouveaux outils comme l’e-mail, les newsletters, le chat, les forums, les blogs, les podcasts, les réseaux sociaux, etc. J’en suis certain, cet outil de convergence ultime reste à inventer, les navigateurs web actuels ne sont pas adaptés à la diffusion des objets et je crois que le moment est venu de créer quelque chose qui dépasse le concept de « navigation » pour aller vers celui plus général de « communication ».
En gros, les navigateurs mettent aujourd’hui en oeuvre trois choses : une barre d’adresse, des liens hypertextes et une fonction « Back » permettant de revenir aux pages précédentes. C’est tout, il n’y a pas autre chose et c’est ainsi depuis le premier navigateur Mosaic. En fin de compte, les navigateurs ressemblent à des livres avec des liens hypertextes assimilables à des notes de fin de page amenant le lecteur vers d’autres pages, d’autres livres. Ils ont été conçus pour représenter un monde fait de concepts, d’idées, un monde de textes et d’histoires que j’aime à qualifier de monde de la conscience. Il existe cependant deux autres mondes tout aussi importants : le temps (donnant lieu aux blogs, aux lifestreams, aux podcasts, etc.) et l’espace (allant de Google Map à Second Life). Malheureusement, ces mondes induisent des mécanismes de navigation différents et absents des navigateurs actuels, les web designers sont totalement démunis en la matière, ils parviennent à se débrouiller grâce à un savant mélange de HTML, CSS ou autre JavaScript, mais reconnaissons-le, tout cela n’est pas très propre, ça ressemble à de la bidouille, du hacking.
Que faudrait-il faire pour améliorer les choses ? Tout d’abord, je crois qu’il faut sortir du paradigme de la « page web » qui ne correspond plus à nos besoins actuels. Il serait nettement préférable de recentrer les choses autour de l’idée des « objets » qui permettent beaucoup plus de choses. Tout peut être objet, un article d’un blog, une vidéo, une musique, un courrier, etc. Et bien qu’ayant une adresse unique, chaque objet peut apparaître à plusieurs endroits sur la toile et être mis en oeuvre dans différents contextes.
Par exemple, l’auteur d’un livre (ou son éditeur) créera un objet en définissant plusieurs choses : le titre, l’auteur, le nombre de pages, la quatrième de couverture, etc. S’agissant du contenu même du livre, le texte intégral, il sera probablement accessible sous une forme numérique, l’auteur disposant d’un choix de licences d’utilisation et de diffusion répondant à toutes les situations : vente classique à prix fixe, rémunération basée sur le don (freeware), licence Creative Commons (copyleft), etc. Le livre pourra s’afficher sur le site de l’auteur, de son éditeur ou même dans le cadre d’une boutique comme Amazon. Cette dernière enrichira éventuellement l’objet avec des critiques, des extraits de texte, des commentaires et que sais-je encore. Mais qu’on soit sur le site de l’auteur ou chez Amazon, c’est du même objet dont il est question, la présentation peut éventuellement varier, des informations peuvent être ajoutées mais tout ce qui est défini par l’auteur reste sous son contrôle. Libre à lui de changer à tout moment la quatrième de couverture, le résumé, la licence de diffusion ou même le contenu, chaque changement étant automatiquement reporté sur tous les sites référençant le livre en question.
Le concept de lien devrait également subir une petite révolution. Il faut bien prendre en compte les nouveaux mondes correspondant au temps et à l’espace qui s’ajoutent à la conscience. En plus des liens hypertextes classiques, on devrait donc pouvoir créer des liens pointant vers des dates ou des coordonnées spatiales, voire même une combinaison de tout cela. Par exemple, un lien vers « le concept température à une certaine date dans un endroit donné » pourrait être très utile dans le cadre d’un site web traitant de météorologie. Vous me répondrez peut-être qu’on peut déjà définir ces informations dans une URL traditionnelle en ajoutant simplement des paramètres. Certes, mais le navigateur ne comprenant pas grand chose aux paramètres, comment identifiera-t-il les concepts, les dates et les lieux afin de nous aider à naviguer plus efficacement à l’intérieur des différents mondes ?
Mais au delà des liens, il serait intéressant d’ajouter quelques éléments de structuration essentiels. On parle souvent de l’arborescence d’un site mais il n’y a malheureusement rien dans le HTML qui nous permet de la définir clairement. Les web designers mettent en oeuvre des liens ordinaires accompagnés de quelques artifices visuels pour représenter des menus de navigation, des barres latérales et autres onglets, mais il n’y aucune sémantique dans tout ça, il faut vraiment avoir des yeux en bon état pour comprendre de quoi il s’agit.
D’une manière ou d’une autre, j’aimerais beaucoup pouvoir revenir à la pureté du web original qui s’attachait d’avantage au contenu qu’à la forme. C’est aux navigateurs de s’occuper de la forme et non aux web designers. Pour afficher une arborescence, il suffirait de la décrire tout en précisant éventuellement quelques attributs permettant d’indiquer comment on souhaite la voir s’afficher, sous la forme d’une liste verticale ou d’onglets horizontaux par exemple, les navigateurs s’occupant de tout le reste. Le gros avantage d’une telle approche c’est que les navigateurs pourraient automatiquement transformer l’aspect d’un site en fonction du périphérique sur lequel il est affiché. Un ordinateur n’étant pas la même chose qu’un téléphone mobile, la présentation des sites et les mécanismes de navigation s’en trouvent nécessairement modifiés.
Pour comprendre où je veux en venir, il faut s’imaginer en train de naviguer sur un site avec une interface composée d’une colonne unique, un iPhone par exemple. Prenons un gros site tel que celui d’Amazon et essayons de voir comment la page d’accueil se présentera. En haut de l’écran, s’affichera le logo du site accompagné d’un petit texte décrivant brièvement le service. Ensuite, il pourrait y avoir quelques news importantes ainsi qu’une sélection de produits spécialement mis en avant. Enfin, on trouvera les grands rayons du magasin (le niveau 1 de l’arborescence) qui pourrait se présenter sous la forme d’une liste de choix. Rentrons par exemple dans le rayon DVD, que va-t-il se passer ? Avec un iPhone, l’écran étant ce qu’il est, la page d’accueil disparaîtra pour laisser la place à l’affichage du nouveau contenu. S’agissant d’un écran d’ordinateur qui offre d’avantage d’espace, une colonne supplémentaire pourrait apparaître pour afficher le nouveau contenu juste à côté de l’ancien. La page d’accueil ne bougerait pas et la liste des rayons serait par conséquent toujours visible, rejoignant ainsi l’idée d’un site classique disposant d’un menu de navigation répété sur chaque page. Finalement, on recréait des sites composés de plusieurs colonnes mais c’est le navigateur qui en a la gestion et il est donc capable de s’adapter automatiquement aux différents périphériques.
Ajoutons au rayon DVD les sous-rayons Comédie, Drame et Science-Fiction. Que va-t-il se passer si l’utilisateur rentre dans un sous-rayon ? Le navigateur affichera une nouvelle colonne, tout simplement. En fin de compte, le navigateur du futur est quelque chose qui ressemble un peu à l’explorateur de fichier du système NeXTSTEP, une formidable idée reprise plus tard dans le Finder de Mac OS X. Le fait de naviguer dans une arborescence entraîne la création de nouvelles colonnes et le bouton « Back » que j’évoquais au début de cet article se résume à un simple scrolling horizontal. On peut alors entrevoir une nouvelle façon de naviguer et concevoir les sites web, tout en gardant les avantages des sites multi-colonnes du web traditionnel, ils fonctionneraient parfaitement dans le cadre d’un web mobile. Qu’il s’agisse d’un PDA, d’un iPhone, d’un e-Book ou d’un écran 21″, un glissement de doigt ou un coup de molette devrait suffire à passer d’une colonne à l’autre.
J’ai débuté cet article en mentionnant l’idée de la convergence et je viens d’en donner un premier exemple. Il me reste encore beaucoup à écrire sur le sujet, à commencer par les aspects communicants dont je n’ai encore rien dit alors qu’ils permettraient de comprendre ce que j’entends par « communicateurs web ». Mais je ne voudrais pas précipiter les choses, je suis bien conscient que tout cela n’est pas facile à appréhender. J’ai à peine aborder le premier monde, celui correspondant à la conscience, j’y reviendrai sûrement mais avant d’aller plus loin il me faut réfléchir aux deux autres mondes fondamentaux, le temps et l’espace qui devraient contribuer à changer radicalement notre façon de voir le web. N’hésitez pas à me faire part de vos remarques et rendez-vous bientôt sur ce blog pour découvrir la suite de l’aventure !
7 commentaires
J’adore cette/ces idées ! Et c’est effectivement pas évidant de les « matérialiser »…
J’ai hate de voir la suite, et j’avoue que mon cerveau va surement cogiter à tout ça pendant ce temps :p
Bonjour Manuel
De ce texte très riche, je retiens trois points qui semblent caractériser ton approche :
- des objets qui s’articulent autour de dimensions à la fois centralisées (« tout ce qui est défini par l’auteur reste sous son contrôle ») et ubiquitaires (« Mais qu’on soit sur le site de l’auteur ou chez Amazon, c’est du même objet dont il est question »)
- Un lien en 3D : hypertextes, temps, espace
- des interfaces fluides qui se configuent de façon pertinente dans leurs différents contextes
Intéressant ! VRAIMENT !
Mes réflexions et recherches vont surement intégrer et avancer avec ces pistes !
A tout bientôt donc !
Merci beaucoup Pouype et Florence pour vos commentaires qui me font chaud au coeur !
Merci à Florence de m’avoir signalé ce billet, intéressant et constructif, qui donne de la réalité à bien des techniques envisageables autour du web sémantique sans entrer dans les discussions de définition.
L’approche par objet doit permettre de spécifier éventuellement des contraintes utiles : je ne suis pas d’accord avec l’idée que toute la mise en forme doit (et peut) être laissée au navigateur* :
Nombre de nos «objets» comportent des contraintes liées à leur forme (ou leur temporalité et leur lieu d’usage) pour faire «sens», et cela non pas au niveau de leur classe d’objet mais au niveau de leur instance.
On devrait donc attendre d’un navigateur qu’il sache lire ces contraintes et adopter un comportement adapté — quitte à dire «Je peux pas restituer ça».
(*) J’insiste sur le «toute», il est par ailleurs évident que la plupart des documents doivent laisser au navigateur le soin de les redocumentariser, en fonction des ressources techniques et des choix de l’utilisateur.
A rapprocher des discussions tenues sur l’usage de Liquid resize
http://www.thegedanken.com/retarget/
par exemple chez Exact :
http://exacteditions.blogspot.com/2007/09/file-conversion-or-interoperating.html
(Voir aussi le lien avec la discussion sur Radat d’O'Reilly).
Tu veux laisser aux navigateurs le design… on va vraiment s’emmerder.
Ce qui fait la richesse du web, c’est la diversité.
Il est fondamental qu’un auteur puisse choisir la forme de son texte par exemple. Qu’il soit composé dans telle ou telle typo ça change la perception, ça engendre des ambiances différentes… Jamais tu ne dissocieras la forme du fond, ce serait une énorme perte… car beaucoup de choses passent par la forme. Un auteur peut décider que son texte sera présenté d’une façon et pas d’une autre.
Tu parles d’arborescence alors que les sites modernes n’en ont plus. Ils ont des architectures par tags sans idée de hiérarchie tout comme le web.
Je reste d’accord avec toi sur l’idée qu’il faut aller plus loin… Mais je suis sûr que Tim Berner Lee a moins réfléchi que toi avant de se lancer dans le développement du premier navigateur. Discuter de ces choses ne sert à rien, il faut essayer de les mettre en œuvre. Elles ne dépendent que d’un homme qui va créer le produit. Tout le monde sinon sera en gros d’accord avec toi mais so what ?
Je te répète toujours la même chose…
J’ai pas lu jusqu’à la fin, ca ressemble très exactement au web sémantique: « A web of data ».
Le web devient une base de donnée géante contenant des objets liés entre eux de façon unique et sémantique.
@Alain : Je me suis peut-être mal exprimé, la mise en forme à laquelle je pensais concernait d’avantage la mise en page générale de la page, les colonnes, les menus de navigation, toutes ces choses qui disparaissent plus ou moins quand on passe du paradigme de page à celui d’objet. Si le web doit être le cadre, le réseau, la plate-forme permettant la libre circulation des objets, tout ce qui constitue l’habillage global d’un site doit en quelque sorte disparaître pour être confié au navigateur, le web designer devant se préoccuper d’avantage du contenu que du contenant. Les logiciels s’appuient aujourd’hui grandement sur les systèmes d’exploitation pour fonctionner, le web devrait faire de même en s’appuyant d’avantage sur les navigateurs, il s’agit d’aller vers le WebOS. Après, je ne vois aucun inconvénient à ce que les objets eux-mêmes puissent contenir toutes sortes d’attributs de mise en forme, bien au contraire, les objets devraient être les plus libres possible. À l’extrême, un objet pourrait même être un jeu écrit en Flash.
@Thierry : S’agissant de l’arborescence, il ne faudrait pas pousser mémé dans les orties !
Les tags sont souvent très intéressantes mais elles ne peuvent pas se substituer à tout, elles n’éliminent pas les catégories (« main-tags ») ou les chemins de navigation. Il faut prendre les tags pour ce qu’elles sont, les utiliser à bon escient, mais surtout ne pas vouloir en faire une solution universelle capable de répondre à tous les besoins, ce serait pire que tout. Concernant la faisabilité du projet, je te rejoints parfaitement sur ce point, il faut faire, il faut agir, je ne suis ni un chercheur ni un bloggeur, je suis un entrepreneur, un web builder. Mais avant de me lancer dans la construction, je m’efforce d’essayer de voir le plus loin possible, il me faut déterminer où je veux aller pour savoir par quoi je vais commencer. Je sais bien que tu aimerais me voir passer aux choses concrètes, mais tu ne devrais pas être inquiet à ce sujet, ça va faire près de cinq mois que je suis plongé dans la reflexion et j’ai maintenant hate de pouvoir en sortir.
@Nicolas : Dommage que tu n’aies pas lu jusqu’à la fin, c’est l’un des rares articles sur ce blog qui parle d’autre chose que de web sémantique.
Bien entendu, la matière première reste la sémantique mais ce n’est pas l’objet de cet article dont l’ambition (oh sacrilège !) est de chercher à voir comment cette sémantique pourrait être mise en oeuvre, comment elle pourrait arriver jusqu’à l’utilisateur final grâce à un nouvel outil susceptible de remplacer les navigateurs tels qu’on les connaît aujourd’hui.
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